Kebab Frites - La porte St Denis à Paris

Le 08/09/2009 à 10h59 - Chroniques du Kebab

Parfois la vie est telle qu’elle doit être. Fidèle à elle-même. Parfois on se sent au bon endroit au bon moment. On se dit que la pulsion qui nous pousse à ouvrir le robinet du gaz, nous trancher les veines ou avoir voulu en finir en s’étouffant dans un seau rempli d’harrissa, est finalement un peu stupide. On se trouve vraiment tout bête d’avoir voulu en finir là, alors qu’il nous reste tant de choses à découvrir, de jeunes gazelles à courtiser et, en l’occurrence, de kebabs à avaler.
La vie c’est ça. Un truc qui échappe à tout contrôle et qui nous rend perplexe. Qui nous fait douter de la légitimité du rationnel, aussi.
Il y a quelques jours, je me lamentais à voix haute de mon incapacité de manger d’autres kebabs que ceux de Délice Dégustation, dans le Xe à Paris.
Hier, en arrivant au travail, mes collègues m’ont appris la fantastique nouvelle ! « Tu sais pas ? Le Délice Dégustation est fermé !!! » hurlaient-ils avec leurs petits yeux mouillés de larmes.
J’avoue, j’envisageais déjà une descente de la police des kebabs, avec la preuve irréfutable que les restes de Jimmy Hoffa et d’Yves Montand étaient débités chaque jour et servis sauce Samouraï.
Mais non, rien d’aussi barbare : le restaurant est fermé pour travaux.
La joie qui s’empara de moi fut, à mon instar, inébranlable. J’étais libre ! J’étais liiiiiiiiiiiibre, putain ! Libre d’aller manger où je voulais, ce que je voulais, libéré du poids de cette errance hebdomadaire qui s’achevait toujours au même point, libéré de ce sinistre rôle du Sysiphe de la sandwicherie turcogreque.
Libre de manger où je voulais, de traverser le monde, d’aller partout, dans l’arrondissement de mon choix, dans la ville de mon choix, dans le pays de mon choix. Libre de me révéler en tant qu’être humain, libre d’exister dans la plénitude du mot.
Libre.
Et donc…

Je suis allé en face.
Oui, là, juste en face du Délice Dégustation.

Un petit pas pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup, ça veut dire que je suis libre, libre de m’exploser les artères avec le même bain de cuisson de frites que celui utilisé par le sus-nommé Jimmy Hoffa pour cramer les mains de ses amis pour les faire rigoler.
Mais là, j’anticipe.

En face du Délice Dégustation, on trouve donc « La Porte Saint-Denis ».
Pas le monument, hein ? Le kebab.

D’emblée cela me plait moins que l’autre restaurant, mais je suis libre, alors je me dis que bon, ça va bien comme ça.

La salle de ce restaurant est hélas plus petite, et comme d’autres collègues ont rejoint notre joyeuse cohorte, il ne sera pas possible de manger dedans. Intérieurement je tremble, l’expérience du kebab d’extérieur est nouvelle pour moi. Tant pis, je suis libre, bordel !
La cuisine semble propre. Dans la salle, on reconnait un employé de Délice Dégustation. Gage de confiance.
Que choisir ? Il n’y a pas le choix de viande sur le tournebroche, qui carbure au veau. J’ai envie d’un sandwich poulet, mais le cuistot m’indique gentiment que cela prendra « du temps, 6 ou 7 minutes ». Je le remercie et je laisse tomber : va pour le veau.
Le service est rapide, la viande est découpée à la main, la monnaie est – un peu - rendue sur les tickets restaus.

Notre groupe va trouver refuge devant l’église Bonne Nouvelle, non sans avoir croisé une sublime brunette qu’il est difficile d’aborder avec l’odeur cumulée de 5 sandwiches grecs. Le groupe étant globalement heureux en amour et pas totalement suicidaire, chacun poursuit son chemin.

Je suis libre, mais bon. Voilà quoi !

Nous trouvons refuge devant l’église Bonne Nouvelle et commençons à déguster.

Première constatation : c’est le bordel ! Dans le carton, la sauce est partie en live et a généreusement imbibé une partie des frites. C’est normal me direz-vous. Mais il y a plus grave encore ! La « sauce blanche » n’est ni plus ni moins que de la mayonnaise. M’aurait-on menti toutes ces années en me faisant croire que la sauce blanche était différente ?

Les premières secondes du mangeage sont assez joyeuses. La viande est bien cuite, parfumée, et pas exagérément grasse. Les crudités sont plus qu'honnêtes. Un rayon de soleil éclaire nos visages de vieux enfants, les pigeons roucoulent pour nous charmer. Paris, la liberté, la vie.

Hélas les choses deviennent rapidement plus nuancées. Les frites, en particulier, posent problème. Si quelques unes sont bien croustillantes, l’immense majorité du lot est aussi fadasse que mou. Une impression de vieille huile fatiguée nait dans mon esprit. Les frites, au goût acceptable quand elles sont très chaudes, ne supportent pas la tiédeur et prennent rapidement un goût de farine et une consistance de carton.

Je suis alors dévasté et ravagé par le doute. Je n’ai plus qu’à donner ma démission de mon emploi actuel et de postuler chez Délice Dégustation pour vivre à domicile. Je suis prisonnier. Même quand ils sont fermés, je trouve le moyen de penser à eux. Je crois que j’ai besoin que l’on m’aide, besoin d’assistance. Désemparé je regarde mes collègues. Certains ont fini, d’autres non. Moi, je ne peux finir mon sandwich, que je trouve trop lourd et le pain trop mou. J’essaie d’appeler à l’aide mais ma bouche pleine de frites froides et molles s’y refuse. Doucement, lentement, tristement, je referme le carton du sandwich.

Plombé par une huile (sans plomb ?), les frites m’ont transmis leur lourdeur et leur inertie. Je suis là, sandwich froid sur mes genoux, avec l’impression que mes papilles gustatives ont rendu l’âme. Plus jamais je ne serai le même. Plus jamais je n’aurai faim. Mon estomac, déjà, appréhende.
Mon collègue me dit que nous avons mangé trop rapidement, ce qui a changé la donne.

Comme j’aimerais le croire.
Comme j’aimerais rêver à nouveau à un monde où la frite bien jaune me demanderait de la croquer avec son sourire mutin.
Comme j’aimerais rêver à un lendemain.

Je m’effondre lourdement sous le poids de mes propres doutes.

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